Les grandes solitudes de Jacques Balmat

Julien Lacroix : Le  rêve d’un enfant des Alpes

Par Marie Cordié Levy [1] Docteur en Histoire de la Photographie.

À propos du livre auto édité: Les grandes solitudes de Jacques Balmat, Paris, 2018.


L1001694.jpg

Le premier livre de photographies de Julien Lacroix tiré à trois cent exemplaires s’inscrit dans la tradition des carnets de voyages. Avec ses bords arrondis, son format modeste (21 x 15 cm) et sa couverture en moleskine, il évoque à première vue les carnets de notes d’Hemingway mais les quarante trois clichés qui se succèdent sur une centaine de pages en offrent une version photographique étonnement contemporaine.

C’est avec prudence que le jeune alpiniste d’Annecy s’est lancé dans cette aventure. Lacroix souhaitait rendre hommage à son héros de jeunesse, Jacques Balmat, vainqueur du Mont Blanc en 1786. Sur les conseils de Jean-Louis Vibert-Guigue de la librairie des Alpes à Paris, il choisit d’illustrer le texte de l’historien Charles Rochat-Cenise qui en retraça la conquête en 1929 [2]. Avec l’aide de deux guides de haute montagne sensibles à sa mission photographique, il partit sur les pentes du massif du Mont Blanc pour en fixer les plus beaux reliefs.

Les clichés pris très tôt le matin ou en fin d’après midi afin de profiter de la meilleure lumière ont été faits au Fuji Film X PRO numérique (35 mm et téléobjectif 55-200 mm) sur une période de deux ans. Tirés sur les presses de l’imprimerie STIPA de Montreuil, ils ont une précision dans la gradation des couleurs particulièrement harmonieuse. Lacroix a suivi son inspiration : le noir et blanc alterne avec la  couleur, les clichés d’été avec ceux d’hiver, rendant aux parois leur aspect sublime et à la glace la force de son épure.

Mais si les passages choisis dans le texte de Rochat-Cenise sont scrupuleusement reproduits, il en va différemment du titre. Plutôt que Jacques Balmat du Mont Blanc, qui identifiait le héros par appartenance géographique, comme s’il ne faisait qu’un avec le mont conquis de haute lutte, Lacroix propose Les grandes solitudes de Jacques Balmat  passant ainsi à une vision intériorisée de l’alpinisme. En offrant dans ce titre une mise en abyme des « grandes solitudes » — ces étendues glacières où l’on n’osait pas se risquer — avec en  reflet profond la sensation d’isolement de Balmat, Lacroix abandonne le pittoresque de Rochat-Cenise pour une appréhension philosophique de son héros qui surmonte son sentiment d’abandon pour atteindre l’absolue solitude  de la cime, dont la nudité est le gage de la plus grande des libertés.

Lacroix n’est pas le premier à revenir sur les traces d’une expédition menée aux siècles précédents. Comme le note François Brunet dans son livre sur les photographies d’exploration de l’ouest américain, d’autres photographes l’ont fait dans les années 1980 : Rick Dingus partit sur celles de Timothy O’Sullivan, engagé par le département de la guerre pour couvrir les missions King et Wheeler à la fin du XIXè siècle, et Mark Klett, revenu sur les lieux photographiés par William Henry Jackson, constata l’écart entre la dramatisation de ses clichés et la neutralité des lieux tels qu’ils apparaissent aujourd’hui [3].

Lacroix, lui, et pour cause, s’inspire en partie des dessins faits par Marc-Théodore Bourrit, qui parcourut le massif avec le  scientifique genevois Horace-Bénédict De Saussure au moment de la conquête de Balmat [4]. Ce flottement visuel de l’inspiration originelle  l’entraine vers une déambulation poétique qui permet à l’imaginaire de vagabonder à sa guise.

Il est vrai que sa familiarité avec le massif est évidente, tant il a arpenté les glaciers et les aiguilles, les pics et les sommets, les combes et les crevasses [5]. Si une référence en dernière page aurait été utile au lecteur, la progression narrative des photographies qui suit le rythme de l’ascension est en parfaite osmose avec la majesté du paysage alpin. La montagne se dévoile peu à peu derrière les nuages (Les Monts Maudits,  17, Le Mont Buet,  80), les roches se découpent sur  le ciel (Pentes du Mont tondu, Les Contamines, Montjoie, 39) ou s’enfoncent dans les entrailles du sol (crevasses du glacier de Taconnaz, 55),  le ciel de nuit s’éclaire peu à peu (aiguilles du Diable et  Mont Blanc du Tacul, 56-57) et les glaces bleutées s’empilent en catastrophe comme dans un tableau de Turner (Epaule du Mont Tacul, 70-71). « Il est des sensations dont le vague n’exclut pas l’intensité et il n’est pas de pointe si acéré que l’infini » [6]. Cette magnifique phrase de Proust pour évoquer la beauté des extrêmes ne couvrirait toutefois pas toutes les photographies de Lacroix. Il y manquerait la convivialité pastorale de cette famille de  bouquetins au repos dans une clairière au plateau de Sous-Dine (86-87) mais aussi l’étonnante blancheur et paradoxale douceur de la cime (Mont Blanc, 74-75).

Lacroix reste cependant pleinement conscient de l’écart entre ce rêve de blancheur et la topographie des Alpes aujourd’hui : la montagne peut se révéler aride avec un soleil qui tape la roche sur des milliers de kilomètres à la ronde (Faces du mont Tenneverge, Sixt-fer-à-cheval,.88,89), un pâturage anecdotique (Berger et troupeau dans les Aravis, 84) ou une neige qui dégèle lentement, laissant de grandes trainées de terre sur des glaciers dramatiquement creusés par le réchauffement (Glacier des Bossons, 30-31, Séracs du glacier du Géant, Chamonix, 46,47). L’aspiration esthétique de son rêve d’enfant se voit contrebalancé et paradoxalement  renforcé par cet  enregistrement topographique au scalpel du réel. Arrivé trop tard dans un paysage de plus en plus malmené, il pointe un regard de souffrance lucide sur cette détérioration[7].

Cette publication n’aurait pu voir le jour sans la vente préalable de ses photographies à la librairie des Alpes. En les réimprimant dans ce livre pour un prix modique, Lacroix nous offre de partager son amour des cimes. Nul doute que Jacques Balmat n’aurait trouvé de plus sincère hommage que celui-ci.

 

Paris, février 2019.

© Marie Cordié Levy

[1] Marie Cordié Levy a publié une série d’articles pour des revues en ligne (Transatlantica, E-Rea, Sillages critiques, TK 21, magazine du Jeu de Paume), contribué à des ouvrages collectifs et est l’auteur de deux livres sur l’autoportrait en photographie. Elle applique aux  photographies  la théorie de la micro analyse définie par l’historien Carlo Ginzburg, ce qui lui permet de les recontextualiser afin d’en approfondir la lecture.

[2] Rochat- Cenise, Charles, Jaques Balmat du Mont-Blanc, Paris, éditions Malfère, 1929.

[3]

- François Brunet et Bronwyn Griffith, Visions de l’Ouest, photographies de l’exploration américaine, 1860-1880,  Musée d’art américain de Giverny, Terra Foundation for American Art, Giverny,  2007.

- Rick Dingus, The Photographic Artifacts of Timothy O’ Sullivan, Albukerque, university of New Mexico, 1982.

- Mark Klett and all: Second View and the RSP (Rephotographic Survey Project), Albukerque, 1984.

[4] Horace-Benedict de Saussure tint un journal ethnographique, botanique, médical et géologique méticuleux de toutes ses découvertes lors de ses ascensions dans le massif du Mont Blanc. On peut en consulter le condensé dans : Horace-Benedict de Saussure,  Premiers voyages au Mont Blanc. Gravures de Marc Théodore Bourrit et d’artistes du temps, réunies par André Walhl,  Paris, Club des libraires de France, 1956.

[5] Voici les lieux photographiés (Les chiffres renvoient aux pages du livre):

Les glaciers de Bionnassay, 22, du Géant, 45-46, du Tour, 49,  des Bossons, 30-31.

Les aiguilles, Verte, 36-37, du Midi, 40, du Goûter, 43, du Diable 56-57, et du Chardonnet, 28.

Les dents du Géant 63 et du Requin 58-59.

Les pics Tennerverge, cirque de Sixt-fer-à-cheval, 91.

Les sommets du Mont Blanc, 74-75, du Buet Vallorcine, 82-83,  du Mont Blanc du Tacut 70-71.

Les combes d’Anterne Sixt, 78-79.

Les crevasses du glacier de Taconnaz, 55, le torrent de Sales, 90.

[6] Marcel Proust, Les plaisirs et les jours, Paris, Gallimard, 2015, 79 cité in Luzius Keller, Marcel Proust sur les Alpes, Genève, éditions Zoé, 2003, 90.

[7]  Timothy O’ Sullivan aussi se faisait le témoin de la désertification de l’ouest avec des habitats indiens troglodytes vides photographiés sous un angle dramatique ­— les tribus indiennes avaient été décimées presque entièrement quand il arriva sur place ­— et des éclaireurs indiens allongés face contre terre comme s’ils étaient déjà morts. Voir à ce sujet l’excellente analyse de François Brunet dans ibid.