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Le ski de montagne

Pour échapper à la vie trépidante des villes, fuir le bruit quotidien d'une civilisation moderne et éviter les effets nocifs d'une pollution envahissante, l'homme a la possibilité de s'évader en pleine nature, en parcourant la montagne à ski. Son besoin d'aventure peut s’épancher librement dans les hautes vallées ou sur les immenses plateaux enneigés, voire même au milieu d'impressionnants glaciers. Le skieur de montagne en parcourant celle-ci, aura tout le loisir d'admirer la beauté d'un site ou la splendeur d'un paysage.

Le raid à ski en traversée est certainement ce qu'il y a de plus beau et de plus excitant dans le ski de montagne. Le ski de raid rêve d'explorer un monde mystérieux, chaque traversée ou chaque passage de col, lui apporte la joie de la découverte.

Quelle intense satisfaction que la conquête, au passage, d'un sommet magnifique, offrant à ses yeux un spectacle inépuisable! Quel bonheur suprême que celui de contempler, au terme d'une longue descente, les premiers pins, la vieille cabane de berger et de déchausser ses skis au milieu d'une prairie parsemée de fleurs multicolores.

L'amour du cadre dans lequel le skieur progresse, l'attrait de cette magnifique aventure, développe en lui le goût de l'effort, qui, soigneusement dosé, permet d'atteindre le sommet ; puis, les joies de la descente ne sont pas négligeables car l'un des principaux attraits du ski de montagne est de pouvoir évoluer en toutes neiges en décrivant sa trace au gré de sa fantaisie.

Roger Granoux, Club Alpin Français Raids à ski,  Paris, auto-édition Roger Granoux, 1971.




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La leçon des Cimes

À côté de la montagne qui guérit, il y a la montagne qui tue. Chaque année, les journaux relatent quelques tragiques accidents qui ont coûté la vie à des alpinistes. Sans doute, le nombre de ces accidents est-il minime en comparaison de celui des visiteurs de nos Alpes. Il est encore beaucoup trop grand. Il faut que l’on sache bien que si on l’aborde étourdiment, la montagne est une chose dangereuse. Ce danger ajoute à son prestige et à sa beauté. Ce qui ne se conquiert qu’avec un risque prend une valeur particulière et c’est en montagne que la formule de Nietzsche : “Vivre dangereusement” acquiert sa juste signification. Mais il importe de laisser le moins de chance possible au risque.

En face des cimes, l’homme doit comprendre sa petitesse. D’un tête à tête de quelques heures avec tel ou tel sommet, il doit tirer une salutaire leçon d’humilité. Et c’est fort de cette juste conscience de sa faiblesse qu’il pourra se préparer à aborder celle qui prodigue tous ses charmes à ceux qui s’en sont rendus dignes, mais broie impitoyablement les imprudents qui tentent de la conquérir sans une longue préparation.

La montagne est une femme, et point femme de peu ; c’est une grande dame qui parfois donne son pied ou le bout de ses doigts à baiser à un quelconque indifférent ; mais ses amants, elle les choisit de mille épreuves, après s’être fait longtemps courtisée, et lorsqu'elle les sent dignes d’elle. Et même parmi ceux-là, certains jours de caprice, ou parce qu’elle les aura trouvés trop téméraires, elle n’hésitera pas à choisir une victime. [...]

Après avoir contemplé le visage altier des pics, après s’être recueilli sur les tombes des victimes de la montagne, il faut se tourner vers les anciens, vers les maîtres, les premiers pionniers des Alpes, les Balmat, du Mont Blanc ; les Duhamel, des Écrins ; les Castelnau, de la Meije ; les Whymper, les Coolidge, pour comprendre que l’art de l’alpinisme est, lui aussi, une longue patience! D’ailleurs, il est des hommes qui sont là comme des témoins de ce passé, comme les conseillers de cette jeunesse ardente qu’exalte la splendeur des sommets. Ce sont des guides dauphinois ou savoyards, qu’un long contact avec la montagne, avec ses dangers, ses beautés, mais aussi ses humeurs fantasques, rend aptes à tous les conseils et à tous les encouragements.

Il y a des vertiges des cimes comme il y a des vertiges des abîmes. À contempler quotidiennement et pendant des heures un sommet, on comprend que celui-ci puisse exercer une fascination capable de faire oublier les plus simples règles de prudence. Cette exaltation de l’être en face de quelque pic n’est pas un des moindres mystères de notre région. Si elle s’exerce sur des esprits trop impulsifs, sur des corps mal entraînés, ce peut être un terrible danger. Si au contraire cet appel secret est entendu par des êtres sainement équilibrés, aux muscles souples et robustes, il y a là un merveilleux moyen de développement, une admirable source d’épanouissement par la joie de plus être de la glorification de l’effort.

Parmi tant de jeunes de chez nous qui ont fait de la montagne la grande amie vers laquelle ils s’élancent chaque dimanche ou chaque jour de congé, il s’en trouve une quantité qui se sont découverts eux-mêmes au contact de nos rocs et de nos glaces. En dehors de la bonne fatigue d’un travail musculaire en plein air, en dehors du lyrisme intérieur qu’éveille chez les âmes les plus simples la splendeur silencieuse des cimes, il y a dans la montagne une parfaite éducatrice morale. C’est à son école que s’apprennent l’énergie, la persévérance, la sobriété. C’est grâce à elle que se développent la volonté, l’esprit de décision, le sens de la discipline et de la solidarité. [...]

À une époque où tant de veuleries se rencontrent à tous les pas, ce que beaucoup de jeunes aiment dans la montagne, c’est qu'elle est une grande inspiratrice de courage. L’histoire de l’alpinisme est pleine de ces exemples de grandeur d’âme. C’est la tragique épopée de Capdepont ramenant du col des Écrins sa sœur mortellement blessée, se brisant les jambes dans une nouvelle chute, et se traînant pendant près de vingt-quatre heures, malgré sa souffrance, pour aller chercher du secours. C’est Boileau de Castelnau et le guide Gaspard, passant la nuit agrippés à une étroite corniche, dont la pente les entraînait insensiblement vers l'abîme, et luttant contre la fatigue et le sommeil pour attendre l’aube au pied de la grande muraille de cette Meije qu’ils vont conquérir le lendemain. C’est Jean Balmat, couchant quatre nuits seul en montagne, malgré la tourmente, pour trouver la voie d’accès et la cime du Mont Blanc.

Et il faudrait pouvoir raconter par le menu tous les actes d’héroïsme et d’obscur dévouement accomplis par ces équipes volontaires de sauveteurs qui, chaque année, au risque de leur vie, sont prêts, au premier appel de détresse, à se lancer au secours des alpinistes en péril, fouillant sans relâche les replis des monts en dépit du mauvais temps pour arracher parfois un simple cadavre au grand linceul de la neige.

Le courage ne doit pourtant pas être la témérité. Les vrais alpinistes, pour avoir mesuré maintes fois le danger, le savent parfaitement. Et c’est en enseignant cette totale possession de soi que la montagne achève sa tâche d’éducatrice.

Antoine Chollier, Ceux de l’Alpe,  Paris, éditions des horizons de France, 1937.


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L’alpiniste

L’ALPINISTE exige des moyens physiques importants, force, adresse, résistance. Mais ceux-ci ne vaudront rien, ou peu de chose, si l’alpiniste n’a pas encore de tête (on dit souvent qu’un bon coureur court avec sa tête).

La tête c’est-à-dire:

  • la passion de la montagne, la foi qui est plutôt nécessaire avant la course.

  • pendant la course, une volonté tenace et réfléchie, et pas seulement un enthousiasme momentané.

  • le désir d’apprendre, c’est-à-dire non seulement l’envie de faire une course, mais l’intention bien arrêtée de devenir un alpiniste.

Par la “tête”, les moyens physiques seront au service de la volonté pour acquérir la technique.

La technique en montagne veut surtout dire : économie de force, et par conséquent de fatigue, augmentation de la sécurité et plaisir. La technique est indispensable pour contrer le danger. D’ailleurs, s’il aime et recherche la difficulté, l’alpiniste, tout au moins le Français, évite le danger. Le danger vient troubler son plaisir, il lui inspire même une “sainte horreur”. C’est tellement stupide de risquer sa vie sans raison majeure! L'alpiniste français n’est pas un bourgeois qui aime se chauffer au coin du feu, il est alpiniste, il est reconnaissant envers la montagne qu’elle ne se livre pas sans lutte. Quand arrive l’été, il sent un besoin urgent de quitter la ville mouvementée, il lui est nécessaire de fuir la civilisation pour voir la nature et, ensuite, peiner, suer, se fatiguer au sein d’un cadre simple en sa grandeur, car l’alpiniste tire sa joie de l’effort, ce qui - entre parenthèse - paraît bien démodé au vingtième siècle. Mais ses efforts sont conscients, et s’il aime la difficulté, il ne recherche pas le danger, tout au plus il accepte certains risques de danger quand il ne peut faire autrement.

L’escalade de tel passage lui déplait, en ce qu’elle a, non pas de difficile, mais de dangereux, et presque d’indépendant de lui lui-même. Il aime les passages délicats - même ceux où il doit s’employer à fond, et alors autant il lui est formidablement agréable, dans son for intérieur, de se sentir sûr, autant il lui est pénible d’aller au-dessus de ses moyens, de risquer, de braver un danger alpin. On a trop souvent considéré l’alpinisme actuel comme de la voltige plus ou moins consciente où le plaisir est fonction des risques. Pourtant, parfois l’alpiniste est obligé d’accepter certains risques : mauvais temps plus ou moins imprévisible, arrivant rapidement, prise qui cède bien qu’elle ait été essayée, couloir exposé aux chutes de pierres et qu’il faut rapidement traverser, pont de neige fondant et qu’il faut absolument franchir, passage qu’il estime trop difficile pour ses moyens et qu’il doit pourtant gravir pour certains raisons ; il est alors secoué par un frisson bien trop désagréable pour qu’il le recherche et le cultive. En un mot, il n’éprouve aucun plaisir à passer autrement qu’en sécurité et parfois il préférera renoncer. Il n’est pas question d’être peureux, l’alpiniste a un certain courage, parfois une certaine audace, mais ce courage, cette audace sont toujours pesés et réfléchis. Il évalue la difficulté d’une part, sa forme, ses moyens d’autre part, fait le rapport et estime s’il y a danger ou s’il peut passer en sécurité.

Encore faut-il très bien se connaître.

Gaston Rébuffat, L’apprenti montagnard,  Paris, éditions Vasco, 1946.