Les grandes solitudes de Jacques Balmat

Jacques Balmat

Par Julien Lacroix, auteur-photographe.

Avant-Propos du livre auto édité: Les grandes solitudes de Jacques Balmat, Paris, 2018.


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Jacques Balmat, dit « Balmat des Bots ou Mont-Blanc », est né en 1762 dans la vallée de Chamonix, au hameau des Pèlerins. Modeste chasseur de chamois et cristallier, c’est en parcourant la montagne depuis son plus jeune âge, que Balmat acquiert une grande robustesse, ainsi qu’une parfaite connaissance des hauts lieux. C’est un jeune homme courageux et débrouillard. Il passe de longs moments seul, au sommet de la montagne de la Côte, devant cette « taupinière blanche » qui reste indomptée depuis des siècles.

« Il sait bien ce qu’il veut ! C’est à la fois un garçon qui regarde et qui agit. Il aime les livres et s’intéresse aux choses nouvelles, aux inventions et découvertes des savants. Mais, son savoir, on dirait que les rochers seuls et la glace doivent en profiter. Il passe des jours entiers dans les solitudes. Il grimpe pour le plaisir de grimper, comme les chèvres. »

C’est de cette façon que les gens des Pèlerins, ses parents et ses amis parlent de lui. Mais ce coureur de cimes n’est pas apprécié de tous au prieuré de Chamonix. Un peu en marge des autres, il vient déranger les plans de conquête de la « montagne maudite ». Du temps de Balmat – dans la seconde moitié du XVIIIe siècle – le mont Blanc paraît si rebutant et si terrible qu’on se transmet le récit de saint Bernard, qui y exila le diable. Mais toutes ces légendes et superstitions, sont démenties par l’initiative de certains montagnards et par les premiers savants de sciences naturelles.

Premier entre tous, Horace-Bénédict de Saussure a le mérite d’encourager et de financer la conquête du géant des Alpes. Voilà alors les immenses glacières devenir le très vaste champ d’exploration et de conquête pour l’homme. L’échec des guides chamoniards a singulièrement refroidi l’ardeur collective de gravir le sommet. Les années passent sans apporter de changement à la situation, et le mont Blanc garde sa cime vierge.

« J’ai trouvé la route… J’ai trouvé la route ! Et quand M. de Saussure voudra… » Balmat entreprend une infructueuse tentative solitaire début juillet 1786 et apprend, à son retour, que cinq guides sont partis en direction du sommet. Il repart aussitôt du chalet familial et les rattrape à hauteur des Grands Mulets. Au col du Dôme, alors que ses compagnons renoncent, il poursuit seul. Pris par l’obscurité, Balmat est contraint de bivouaquer au Grand Plateau. Après une nuit glaciale et ivre d’épuisement, il rejoint péniblement son hameau. Exténué, il a maintenant la certitude que le sommet, ainsi que la récompense promise par de Saussure, sont désormais à sa portée. Ce séjour, d’un jour et d’une nuit, seul en haute montagne, met en lumière, chez Jacques Balmat, une audace, une volonté et une endurance extraordinaires.

Michel-Gabriel Paccard, médecin et botaniste, scelle un accord avec Balmat : en toute discrétion, ils atteignent le sommet du mont Blanc, le 8 août 1786 à 18h23, sous l’œil des gens de Chamonix, qui observent les deux alpinistes à la lunette. Le docteur Paccard y fait quelques observations scientifiques, puis ils se hâtent de descendre pour profiter des dernières heures de jour. Ils poursuivent leur course à travers le glacier crevassé au clair de lune et rejoignent enfin, vers minuit, les gros blocs de granit du Bec-àl’Oiseau, appelé aujourd’hui « le gîte à Balmat ».

Le lendemain, Paccard a les yeux brûlés : presque aveugle il regagne Chamonix, conduit par Balmat achevant ainsi une conquête convoitée depuis des années et que sa rapidité d’exécution et le manque d’équipement rendent plus remarquable encore. Fort de cet exploit, le montagnard deviendra le guide le plus prisé de Chamonix. Il répète l’ascension du mont Blanc le 5 juillet 1787, et conduit, le 3 août de la même année de Saussure et ses dix-huit guides au sommet.

Pendant toute sa vie, ce pionnier est resté passionné par la montagne et la minéralogie. Il gravit une dernière fois la cime en 1817. En septembre 1834, ayant appris l’existence d’un filon aurifère près du mont Ruan, il part en direction de Sixt, accompagné du vallorcin Louis Pache. À l’âge de 72 ans, le vieux guide disparaît mystérieusement dans un précipice. On l’a même prétendu assassiné. Pache n’a jamais parlé de l’accident : la justice et ses proches n’obtiennent de lui que son silence.

De Jacques Balmat, dit « le conquérant du mont Blanc », ne reste aujourd’hui que le souvenir. Son corps repose à tout jamais dans la solitude et la majesté des hauts lieux inaccessibles. Le glacier du Ruan a gardé le montagnard, comme la mer le marin naufragé.

À travers cette série de photographies, enrichies par la plume du romancier Charles Rochat-Cenise, j’invite le lecteur à découvrir l’environnement dans lequel Balmat a grandi et vécu. Mes prises de vues sont des fragments de temps, de vie. En somme, ce ne sont que des images extraites de la vie d’un homme qui aima passionnément la montagne.

Parcourez ce livre, sentez cet air vivifiant du pays du mont Blanc : c’est cet air qui a inspiré à Jacques Balmat l’amour de la liberté et le goût de l’aventure.

Evires, octobre 2018.

© Julien Lacroix