Définition de l'alpiniste

L’ALPINISTE exige des moyens physiques importants, force, adresse, résistance. Mais ceux-ci ne vaudront rien, ou peu de chose, si l’alpiniste n’a pas encore de tête (on dit souvent qu’un bon coureur court avec sa tête).

La tête c’est-à-dire:

- la passion de la montagne, la foi qui est plutôt nécessaire avant la course.

- pendant la course, une volonté tenace et réfléchie, et pas seulement un enthousiasme momentané.

- le désir d’apprendre, c’est-à-dire non seulement l’envie de faire une course, mais l’intention bien arrêtée de devenir un alpiniste.
Par la “tête”, les moyens physiques seront au service de la volonté pour acquérir la technique.

La technique en montagne veut surtout dire : économie de force, et par conséquent de fatigue, augmentation de la sécurité et plaisir.

La technique est indispensable pour contrer le danger. D’ailleurs, s’il aime et recherche la difficulté, l’alpiniste, tout au moins le Français, évite le danger.

Le danger vient troubler son plaisir, il lui inspire même une “sainte horreur”. C’est tellement stupide de risquer sa vie sans raison majeure! L’alpinsite français n’est pas un bourgeois qui aime se chauffer au coin du feu, il est alpiniste, il est reconnaissant envers la montagne qu’elle ne se livre pas sans lutte. Quand arrive l’été, il sent un besoin urgent de quitter la ville mouvementée, il lui est nécessaire de fuir la civilisation pour voir la nature et, ensuite, peiner, suer, se fatiguer au sein d’un cadre simple en sa grandeur, car l’alpiniste tire sa joie de l’effort, ce qui - entre parenthèse - parait bien démodé au vingtième siècle.

Mais ses efforts sont conscients, et s’il aime la difficulté, il ne recherche pas le danger, tout au plus il accepte certains risques de danger quand il ne peut faire autrement.

L’escalade de tel passage lui déplait, en ce qu’elle a, non pas de difficile, mais de dangereux, et presque d’indépendant de lui lui-même. Il aime les passages délicats - même ceux où il doit s’employer à fond, et alors autant il lui est formidablement agréable, dans son for intérieur, de se sentir sûr, autant il lui est pénible d’aller au-dessus de ses moyens, de risquer, de braver un danger alpin. On a trop souvent considéré l’alpinisme actuel comme de la voltige plus ou moins consciente où le plaisir est fonction des risques. Pourtant, parfois l’alpiniste est obligé d’accepter certains risques : mauvais temps plus ou moins imprévisible, arrivant rapidement, prise qui cède bien qu’elle ait été essayée, couloir exposé aux chutes de pierres et qu’il faut rapidement traverser, pont de neige fondant et qu’il faut absolument franchir, passage qu’il estime trop difficile pour ses moyens et qu’il doit pourtant gravir pour certains raisons ; il est alors secoué par un frisson bien trop désagréable pour qu’il le recherche et le cultive.

En un mot, il n’éprouve aucun plaisir à passer autrement qu’en sécurité et parfois il préférera renoncer.

Il n’est pas question d’être peureux, l’alpiniste a un certain courage, parfois une certaine audace, mais ce courage, cette audace sont toujours pesés et réfléchis. Il évalue la difficulté d’une part, sa forme, ses moyens d’autre part, fait le rapport et estime s’il y a danger ou s’il peut passer en sécurité.

Encore faut-il très bien se connaître.

Gaston Rébuffat, L’apprenti montagnard, Paris, éditions Vasco, 1946.

L'ALPINISTE MATHÉO JACQUEMOUD DANS LES AIGUILLES D'ENTREVES, CHAMONIX (HAUTE-SAVOIE, FRANCE). PHOTO : JULIEN LACROIX

L'ALPINISTE MATHÉO JACQUEMOUD DANS LES AIGUILLES D'ENTREVES, CHAMONIX (HAUTE-SAVOIE, FRANCE). PHOTO : JULIEN LACROIX